Compagnie de spectacle vivant et association pour la démocratisation de l’accès à la culture, L’Apocalypse Joyeuse considère les deux comme les faces d’une même pièce à faire tournoyer.

EDITO – Automne 2019

Nuit sans lune.

Sur l’eau, on voit scintiller le reflet des becs de gaz. Le vent livre au fouet des drisses les mâts des voiliers.

— Herman, ce monde nous apparaît de plus en plus comme un environnement hostile…
— « […] une île parsemée de failles et de fondrières minérales, d’abîmes sans fond creusés au coeur de montagnes déchiquetées, et couverts sur des kilomètres de fourrés inextricables » ?
— Exactement ! Comment faire, Herman ? Comment nous mouvoir en ce monde-là ? Faut-il y renoncer ?
— « Je me figur[e] ces […] monstres obtus, farouches comme des forgerons, se contorsionnant à travers les ombres dans les siècles des siècles […] »
— C’est nous ça ! Sinistres créatures !
— « […] si stupides ou si résolues qu’elles ne contourn[ent] jamais aucun obstacle. L’une d’elles… »
— Et pourtant les obstacles sont de taille, Herman ! On voit les rusés qui savent se faufiler…
— « L’une d’elles cessa même tout mouvement juste avant le quart de minuit. Au lever du soleil, je la trouvai arquée comme un bélier contre le pied inébranlable du grand mât et luttant, de la dent et de l’ongle, pour se frayer un impossible chemin. »
— Voilà donc ce qu’il nous faut apprendre ? L’obstination ? Nous frayer, coûte que coûte, d’impossibles chemins… La ténacité ? L’obstination ou la ténacité ?
— « [S]’atteler […] à une tâche sans espoir. [D]ans un monde semé d’embûches […], se jeter héroïquement contre des rochers et rester là à cogner, à lutter et forcer pour les déloger […] »
— Attends Herman ! Ne pars pas ! Dis-moi encore, dis-le-moi clairement : ces créatures qui s’obstinent à travers les ombres…
— « […] noires comme les vêtements de deuil d’une veuve, […] dotées de vastes carapaces médaillonnées et arrondies – tels des boucliers entaillés et bosselés dans quelque bataille – hérissées çà et là d’une mousse verdâtre, et gluantes de l’écume marine. » ¹
Forte bourrasque. L’homme a disparu. Au bout du quai, seule, elle regarde vers le large.
Des tortues.
Nous sommes – nous serons des tortues.

Un nuage s’écarte. On voit briller une première étoile.

¹ Herman Melville, Les Îles enchantées, Paris, Flammarion, 1989, p.75-76